Sur les méta-membres

Sur les méta-membres

On m’a encouragé à écrire quelque chose sur mes membres fantômes; c’est une expérience très intime pour moi mais je vais tenter de me plier à cette demande.

Tout d’abord, je pense qu’il est important de préciser que les membres fantômes chez les thérians sont un phénomène qui ne correspond pas exactement à la définition stricte connue des personnes amputées, mais à celle que la communauté scientifique appelle plutôt “membre fantôme surnuméraire”. Il y a un article Wikipédia sur le sujet bien qu’il n’ait malheureusement pas encore été traduit en français; il définit les membres fantômes surnuméraires comme relevant d’une condition où la personne croit et perçoit des informations venant d’un membre du corps qui n’a jamais physiquement existé, alors que les membres fantômes tels qu’on les connait plus communément apparaissent à la suite d’une amputation. Mais comme l’appellation “surnuméraire” alourdit la formule, elle est souvent omise dans les discussions; je parle moi-même généralement simplement de “membres fantômes” même si je fais toujours référence aux membres fantômes surnuméraires et rien d’autre.

Tous les thérians ne font pas l’expérience de membres fantômes, mais c’est un phénomène tout de même répandu d’après ce que j’ai pu voir sur les sites et forums que je parcours depuis une douzaine d’années. Chez beaucoup, ces sensations ne se produisent que lors d’une shift, et sont absentes le reste du temps. Pour ma part, l’analogie la plus exacte que je peux fournir pour tenter d’expliquer mes sensations de membres fantômes est celle de ma synesthésie.

La synesthésie est le mélange de deux ou plusieurs modes de perception chez une personne; c’est aussi une bizarrerie neurologique qui est connue de la communauté scientifique. Pour ma part, je fais l’expérience d’un type courant, celui qui transpose des couleurs sur des graphèmes (c’est à dire sur des lettres, chiffres et symboles similaires). Lorsque je regarde une lettre ou un chiffre, je peux “percevoir” sa couleur; cela fonctionne aussi pour certains mots entiers en ce qui me concerne, par exemple pour les jours de la semaine et les noms de mois (ce qui a eu le don de m’énerver en maternelle car on nous apprenait ces mots avec des couleurs, et que les couleurs choisies par la maîtresse contre-indiquaient celles de ma synesthésie, donc j’avais l’impression que ce qu’on nous apprenait en classe était inexact). Tous les synesthètes n’associent cependant pas les mêmes couleurs aux mêmes graphèmes.

Bien sûr, je suis tout à fait capable de voir la couleurs “réelle” de l’encre utilisée pour les mots. Je sais que ce que je vois n’est qu’une projection et je peux faire la distinction entre ma synesthésie et la réalité physique. Si pour moi la lettre “A” est rouge, cela ne m’empêchera pas de noter le fait que l’encre utilisée est noire, ou que dans telle affiche la lettre a été imprimée en une autre couleur. Et dans ma classe de maternelle, c’était bien parce que je voyais la différence entre le fait que le “mardi” était écrit en rouge sur le poster, alors que pour moi “mardi” est vert, que cela me frustrait terriblement.

Pour moi, mes membres fantômes – ou “méta-membres” – sont la même chose. Je suis capable de sentir des oreilles félines par dessus ou dans le prolongement de mes oreilles physiques, et je peux dire lesquelles sont faites de chair et lesquelles ne sont que le fruit de mon cerveau bizarre. Mais après tout, les sensations physiques sont aussi de simples signaux électriques ou chimiques dans mon corps, la différence entre ce que nous nommons le réel et la sensation fantôme n’existe que dans un regard extérieur. Pour mon cerveau, les deux perceptions sont valides et réelles.

Les sensations fantômes tendent à avoir moins de poids dans mon ressenti, parce que le monde physique pèse moins dessus. Je peux ressentir une gène si mes ailes se cognent dans le décor, si l’on peut dire, mais sans plus. Sans doutes que ce n’est du qu’à un effet placebo de ce que mon cerveau “attend” de logique en terme d’interactions physiques. De la même manière je peux sentir le vent dans mes plumes ou dans la fourrure de ma nuque, des griffes et des canines plus longs que les ongles et les dents que je possède en réalité. J’ai la sensation d’une structure musculaire ou osseuse étrange qui semble plus “juste” que mon anatomie actuelle. Globalement, mon cerveau a une cartographie de mon corps qui diffère de sa géographique “physique” concrète.

D’où, par moment, le sentiment de dysphorie d’espèce, que d’autres ont beaucoup mieux décrit que moi car je ne le ressens pas aussi intensément que la plupart (mais je ne suis pas non plus vraiment dysphorique de genre par rapport à mon corps, donc ce n’est pas une surprise). Souvent ce n’est qu’une petite gène pour moi, et plus rarement une sensation d’écoeurement, de tristesse, de frustration ou une douleur presque physique. C’est le ressenti de “ce qui devrait être”. Pour d’autres parfois, c’est comme s’ils étaient littéralement physiquement malades.

Pour le moment je n’ai pas encore traduit beaucoup de choses sur la dysphorie du point de vue thérian, mais il y a ce petit texte de Ninmenjuushin pour commencer.