Lorsque l’on est éteint

Lorsque l'on est éteint

Par Paleo

Etre une espèce éteinte est… un défi. Frustrant. Parfois déchirant à pleins de niveaux.

Honnêtement, j’aurais souhaité ne pas être un fossile sur pattes. Bien souvent je préfèrerais être un loup gris lambda pour la simple raison qu’ils existent toujours. J’ai eu l’opportunité de les voir, les entendre, les toucher, les sentir, et – à cause d’un accueil trop enthousiaste – les goûter. Le comportement animal est ma grande passion, et cela m’agace… non, ça me *blesse* que je ne puisse pas *connaître* la bête tapie dans mon âme. Pas avec une certitude objective, en tous cas. Je ne verrai jamais sa démarche, je n’entendrai jamais ses hurlements, je ne documenterai jamais ses interactions avec ses pairs, ses proies et ses ennemis.

Tout ce que j’ai ce sont des ossements et des “souvenirs”. Des pensées, des sensations, un savoir qui semble provenir de mon esprit, mes tripes et mon âme tout à la fois.

Les os me donnent quelques indices, et pas des moindres. Couplés à la connaissance des tendances générales des espèces canines d’aujourd’hui, ils dressent une esquisse, suffisamment pour se familiariser avec la bête. Rien qu’à voir ces dents, ces pattes trapues, cette énorme crête sagittale… ce fut assez pour mettre fin à sept années de confusion et de questionnements.

Les souvenirs, eh bien, c’est plus délicat. Et puis zut, je ne sais même pas si “souvenir” est le terme correct pour ces pensées et sensations, mais jusqu’à preuve du contraire cela fera l’affaire. La mentalité de Canis Dirus ne fonctionne pas comme celle d’un humain, ne se concentre pas sur les mêmes choses. C’est difficile de traduire de l’une à l’autre. Et bien sûr, je dois toujours me méfier de la propension humaine au souhait, à l’illusion et au malentendu.

Mais que puis-je faire d’autre? Canis dirus et son monde ont disparus. Pour toujours. Il me faut faire plus que hurler avec nostalgie à propos de ces vieux os si je veux me connaître moi-même. Si je veux comprendre pourquoi diable une fraction de canis dirus vit toujours en moi.

D’où les souvenirs. Mais ces souvenirs ne sont pas concrets. Ce sont souvent des sensations sur “la manière dont les choses devraient être”. Une espèce de reconnaissance de schémas. Une façon de savoir. Je ne peux pas l’expliquer. Ils sont, simplement.

J’ai été conduite à canis dirus au travers de ces souvenirs. J’ai appris comment “poser des questions” à la bête dans mon âme, comme “Que ferais-tu si ta proie grimpait à un arbre?” (Réponse: regarder bêtement en haut de l’arbre et au bout d’un moment finir par partir). En observant les choses de la vie et en regardant des documentaires animaliers, je pouvais sentir les choses qui étaient plus “justes” que d’autres. Certains paysages, certains types de proie.

Par exemple, j’ai comme un genre de liste interne concernant la proie potentielle:

Les animaux massifs mais lents sont en haut de la liste (le buffle, le bison, le boeuf musqué, même le rhinocéros et l’éléphant valent le coup d’oeil pour chercher des faiblesses et blessures, bien qu’il soit préférable de les suivre et d’attendre qu’ils meurent par eux-mêmes).

Les grands animaux un peu plus rapides comme le cerf et le caribou valent le coup mais j’ai le “sentiment” d’avoir peu d’espoir de les attraper.

Les rongeurs et les oiseaux valent rarement le coup, mais la chance sourit parfois. Les oiseaux qui passent du temps au sol comme les dindes ou ceux qui sont lent au décollage comme les vautours valent méritent sans doute qu’on s’y essaie.

Les reptiles n’apparaissent jamais dans ma liste.

Les cochons et sangliers si.

Les poissons non, à part pour le saumon qui semble lui être très important. Peut être que canis dirus récupérait les restes des ours et les poissons pris au piège lorsqu’ils remontent les rivières.

J’aurais aimé avoir des souvenirs précis et détaillés des choses, mais ce n’est pas le cas. Je sais juste “ce qui devrait être”. L’environnement devait être similaire aux ceintures alpines qui traversent le nord des Etats-Unis, de l’Asie et de l’Europe. Il devait y avoir peu ou pas d’humains. Il devait y avoir des troupeaux d’animaux composites comme ceux qu’on trouve dans l’Afrique moderne.

Je devrais être un canidé, et pourtant j’ai aussi une attirance pour les proies et les techniques de chasse/récupération de charognes similaires à celles de la hyène tachetée. Contrairement à tous les canidés actuels.

Et tout ceci me mène à la même conclusion:

Mon environnement qui “devrait être” existe dans une ère révolue. Mon “devrait-être moi” est une espèce éteinte.

Et mon “prétendu” comportement est concrètement invérifiable.

Bien sûr, j’ai le sentiment que je devrais utiliser des stratégies d’embuscade et utiliser un terrain boueux, neigeux ou humide à mon avantage. Mais est-ce que canis dirus faisait réellement cela?

Je sens comme si je devais suivre les vautours pour chercher des charognes, manger des restes de saumon à la rivière, donner des coups de croc et déchirer des morceaux de grosses proies blessées en espérant les faire saigner à mort ou tomber à genoux pour que je puisse leur briser les os. Mais est-ce un portrait exact des habitudes alimentaires de canis dirus?

J’ai l’impression que ceux de ma race sont moins grégaires que le loup gris, et bien qu’il y ait souvent des crises de grognements et claquements de mâchoire, l’affirmation d’une hiérarchie est moindre et moins “politique”. Mais est-ce la vérité?

Je peux faire des hypothèses valables, mais elles ne satisfont pas mon cerveau humain, mon besoin égotique de *savoir*. Pour pouvoir dire “oui, c’est le cas” ou “non, c’est faux”.

Etre humain c’est poser et se poser des questions.

Mais être canis dirus c’est simplement être. Peut être que je devrais en tirer une leçon.

Quand bien même, que signifie “Etre” et “avoir disparu” à la fois?

D’une certaine façon, je suis la réponse même si la réponse ne cesse de se dérober à moi.

On dit que l’extinction c’est pour toujours, et pourtant pour quelque raison mon âme semble être en désaccord, au moins en partie.

Qu’est-ce que ça veut dire? J’en sais foutrement rien. Je vous le ferai savoir dès que j’aurais trouvé.

D’ici là, il me faut retourner à l’étude des ossements et au tamisage de mes souvenirs.