Sous l’arbre

Sous l'arbre

Par Swiftpaw ©1999-2003 sur Swiftpaw’s Tree

Je suis un jaguar. C’est l’un de ces trucs bizarres. Si je pouvais me transformer en une chose, n’importe laquelle, ce serait un jaguar. Complètement non-anthro et ayant l’intelligence d’un jaguar, tout simplement parce que c’est ça être un jaguar, pour moi. Exister.

Je suis sortie et je me suis allongée derrière dans le jardin à la nuit tombée, sur le sol en brique dans le coin et sur le dos, les genoux fléchis et le plat des pieds reposant sur le sol. L’hiver approche. Ils ont annoncé le premier vrai gel cette nuit et la température tombera probablement aux alentours de zéro.

J’aime le froid. Je préfère me sentir au frais plutôt que me sentir au chaud. J’aime être dehors quand il fait nuit et froid, et j’aime être seule. Sans trace de civilisation.

Le dernier truc en date qui m’ait énervée c’est la télévision, parce que je ne l’avais pas regardée depuis tellement longtemps; et donc je suis allée voir Dans la peau de John Malkovich quelques minutes, et j’ai éteint à cause de la publicité. C’est répugnant, et ça m’énerve que mon frère laisse mon neveu passer autant de temps à regarder la télé.

Je suis donc allée dehors et le jaguar est revenu. Parfois je me sens juste un peu plus “chat”, et parfois je suis submergée par le jaguar si fort que s’il y avait un moyen de me transformer, j’aurais sauté par dessus la clôture et aurait disparu.

J’étais allongée sous l’arbre et mes yeux s’habituaient à la luminosité. J’avais fait du taekwondo sur l’herbe mouillée donc les jambes de mon pantalon étaient humides, et mes pieds me démangeaient à cause des petits grains de terre collés qui séchaient; mais j’ai simplement posé mes pieds par terre et j’ai levé les yeux vers l’arbre.

Je pouvais voir le ciel sombre là-haut au travers du feuillage. Je vis en ville; les étoiles sont rarement visibles, et cette nuit ne faisait pas exception. I’l n’y avait donc que le contraste de l’arbre noir se détachant sur le firmament un peu moins obscur.

Chaque fois que je regarde les étoiles, j’ai envie de retourner chez moi, comme si c’était de là que je venais et qu’il fallait à tout prix que je les atteigne.

Et, pour tracer un parallèle clair et net, c’est exactement ce que je ressens quand je regarde des photos ou des illustrations de jaguars dans l’Amazone. Ce sont des félins aquatiques comme les tigres avec tout un tas de légendes sur combien ils sont doués à la nage. J’aime nager. Un peu plus tôt ce jour là j’ai regardé mon neveu à son cours de natation, et j’avais oublié à quel point je pouvais aimer nager au fond de l’eau jusqu’au bord.

Ce sont les choses les plus simples qui comptent, d’une manière tellement concrète qu’elles ne peuvent être expliquées, seulement ressenties.

Tout d’abord j’ai levé les yeux vers l’arbre et j’ai pensé “c’est comme ça que les jaguars se reposent au pied d’un arbre dans leurs petites tanières de buissons et d’herbes aplaties”. Et ensuite je me suis dit qu’il n’y avait pas de vent cette nuit. Les feuilles ne bruissaient pas.

C’est comme si les choses vivantes marchent par magie. Je sais que les gens appellent ça la science, mais il y a quelque chose de magique dans la compréhension du fonctionnement des atomes, et en expérimentant les lois de la physique pour voir comment elles s’agencent entre elles. Il y a trop de gens qui se prennent la tête à essayer de trouver les mots appropriés; parfois quels que soient les mots que l’on utilise, ça n’ira pas, alors pourquoi se donner cette peine?

Etre là-dehors, sentir les gros coussinets de ses pattes et une longue queue musclée – c’est là qu’est la magie. Etre sous un arbre me permet de ne pas avoir à penser aux choses auxquels je veux penser. Ne pas être scotché à la télévision de la chambre de ma mère et éviter l’éclairage cru de la maison donne un peu plus de sens à la vie.

Ou bien, pour expliquer ça plus clairement, cela rend la vie plus réelle d’une manière qu’on ne peut pas atteindre en étant à l’intérieur.

Je pensais à écrire tandis que j’étais allongée sous l’arbre, et j’ai rencontré un paradoxe intéressant dans ma tête. Je me narrais à moi-même ces différentes pensées qui me traversaient, ce que je fais souvent quand je projette d’écrire quelque chose.

A ce moment, en premier lieu je voulais me ruer à l’intérieur et me jeter sur l’ordinateur pour taper ce que je ressentais. Mais j’ai réfléchi un instant, parce que les pensées venaient à moi librement, sans contraintes, et dès que mon ordinateur et Microsoft Word me sont venus à l’esprit, et la forte lumière blanche du fond d’écran, mon esprit s’est arrêté de fonctionner.

Tout s’est arrêté. J’étais bloquée à cause du medium.

J’écoute de la musique tandis que je tape ces lignes. La techno colle à la vitesse et au rythme de mes doigts sur les touches du clavier, je peux taper à l’infini avec cette musique, et me distancier un peu du medium que j’utilise. Mais il y a toujours une certaine dureté, ces lignes droites et éléments rectangulaires qui interfèrent même quand je ne pense à rien.

Le monde extérieur ne semble pas fonctionner avec des lignes strictes et des boîtes. D’une certaine manière, probablement, mais tout semble cinétique et fluide quand je suis allongée là à sentir le sol froid et l’air vif.

Tout ce à quoi j’ai pensé pour cet essai, quand je me suis assise et que j’ai commencé à écrire, c’était de dire aux gens d’éteindre leur ordinateur et sortir un peu, et de simplement être ce qu’ils sont. J’ai du me retenir de rentrer jusqu’à ce que je sois vraiment prête à retourner à l’intérieur, et m’empêcher de regarder ma montre pour surveiller l’heure.

Au bout d’un moment, allongée là, les yeux levés vers le feuillage, à penser et me détendre et être jaguar, je n’avais même plus envie de rentrer ou de regarder l’heure. La magie n’est pas dans un processus minutieusement préparé ni dans le résultat final, la magie se trouve dans la manière qu’une idée germe et que les projets naissent. La magie fait voler les avions.